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Suzanne C. WeryÉcrivaine indépendante |
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Paradis perdu
En aôut 2026, dans le cadre d'un concours organisé par les Éditions Charleston, j'ai écrit ce texte.
Consignes :
Et si vous retourniez dans votre « Paradis Perdu » ? ✨ Pour célébrer sa nouvelle collection Paradis Perdu, les éditions Charleston vous invitent à écrire votre propre récit de l’intime. Ce lieu que vous ne pouvez plus habiter… Mais qui, d’une certaine façon, ne vous a jamais quitté.
Un jardin d’enfance, une maison de vacances, une rue, une odeur, une lumière d’été… Le « paradis perdu », c’est ce territoire intime où vivent encore vos souvenirs, ceux qui vous ont construit, façonné, et continuent de résonner en vous.
Tandis que la voiture amorce le virage, mon cœur se met à battre si fortement que je porte la main à ma poitrine afin de l’apaiser.
Les sinuosités de cette route, les arbres aux couleurs chatoyantes et les maisons que je croise ravivent en moi les souvenirs des séjours passés dans ce hameau niché au
creux des Vosges. Les week-ends où mon père nous emmenait
profiter de l’air campagnard, les vacances estivales durant lesquelles nous avons tout expérimenté. Pêcher la truite, sculpter le bois, cueillir des fruits sauvages… Autant
de loisirs propres à cet endroit où tu m’attends.
Cinq minutes plus tard, j’arrive enfin à destination. L’excitation et l’appréhension se disputent la place, si bien que j’en tremble à présent. Je m’arrête juste avant ce petit
pont de pierre caractéristique. Je claque la portière nonchalamment et descends de la voiture, mes yeux rivés sur toi depuis plusieurs mètres déjà. Les émotions m’envahissent
sans que j’arrive à déterminer s’il s’agit de la tristesse de t’avoir perdue il y a vingt ans ou de la joie de te retrouver après tout ce temps.
J’avance prudemment sur le pont où tout me paraît d’un seul coup si petit, que j’en viens à me demander sérieusement si le paysage a pu rapetisser. Puis il m’apparaît que j’ai
tout simplement grandi.
Lorsque mes pas effleurent ce sol, qui a connu les roues de mon tricycle, et que j’écrase ces gravillons, qui ont éraflé mes genoux à maintes reprises, mon souffle se coupe.
Alors, je m’arrête à une centaine de mètres de toi et je t’admire.
Tout a changé, et pourtant rien n’a changé.
Le tracé des clôtures est identique, bien que le nouveau propriétaire les ait réparées. Ta toiture semble neuve et tu as revêtu une couleur jaune pâle faisant ressortir tes
volets en bois foncé. De la fumée s’échappe de la cheminée et je pense à la chance qu’a cette famille de vivre en ton sein.
Une larme roule sur ma joue alors que mes souvenirs d’enfance ressurgissent.
Je sens à nouveau les aiguilles de pin sous mes semelles. Ces aiguilles qui tapissaient le sol de la forêt dont j’aperçois la cime des arbres derrière toi. Une forêt pleine de
mystères, berceau de mes plus belles idées. Je me souviens de l’odeur de la reine-des-prés frappée par le soleil d’été. Et quand mon regard se baisse sur ce ruisseau qui serpente
dans ton pré et disparaît sous mes pieds, je me rappelle aussi la fraîcheur de son eau s’infiltrant dans mes bottes en caoutchouc.
Je souffle à nouveau et redresse les yeux vers toi. J’ai si souvent imaginé cette scène dans ma tête, voulu mille fois revenir vers toi, mais la vie m’en a empêchée. J’étais jeune
lorsqu’on t’a arrachée à moi. Bien trop jeune pour saisir les causes de cette décision prise par mon père. Je me souviens encore de cet instant où il m’a annoncé qu’il se séparait de
toi. Cette nouvelle m’a fait l’effet d’une trahison si forte qu’il m’aura fallu des années pour lui pardonner. Comment une enfant pourrait-elle comprendre les problèmes que rencontrent
les adultes alors qu’on lui retirait le plus bel endroit au monde ?
C’est lorsque je l’ai perdu, lui aussi, que j’ai choisi de te revoir une dernière fois.
Une brise se lève, caressant mon visage ; je ferme les yeux pour savourer l’instant. Quand je les rouvre, la silhouette de mon père se tient debout à mes côtés, comme lors de ce jour
où nous t’avons fait nos adieux. Je me tourne vers cette ultime image de lui et j’entends sa voix me murmurer : « On se sent chez soi ».
Je m’étais promis de toquer à la porte des nouveaux propriétaires afin de me présenter, bien que mon père eût été contre. Je me suis vue leur parler de toi, qui fut construite par mon
grand-père pour l’amour de sa vie. J’imagine une énième fois leur accueil chaleureux dans ta demeure qu’ils m’inviteraient à visiter. Je leur tendrais ma carte de visite et les prierais
de me contacter le jour où ils voudraient se séparer de toi.
Mais jamais ils ne le feront… car je ne suis déjà plus sur ce pont.
Et alors que je m’éloigne, la gorge serrée et le cœur lourd, je réalise enfin que ce n’est pas ton enveloppe réconfortante et apaisante qui me manquait, mais bien la petite fille insouciante
que tu as regardée s’épanouir. Car il y a longtemps, je t’ai confié une partie de mon âme et celle-ci est restée près de toi durant toutes ces années. Je me suis accrochée à son souvenir que
j’ai cru pouvoir récupérer. Mais maintenant, je sais qu’elle est heureuse ici et qu’elle le sera pour l’éternité.
Aujourd’hui, je dis adieu à ce désir inaccessible de voir un jour mes enfants s’amuser sur la balançoire que mon père avait construite rien que pour moi.
Fixant la route, une dernière larme s’échappe, emportant avec elle tous mes regrets et me laissant enfin en paix. Je sais que je reviendrai toujours vers toi dans mes plus beaux songes.
Je courrai dans ton pré et jouerai à cache-cache à la lisière de ta forêt. Je m’endormirai près de ta cheminée et vivrai mes rêves les plus doux grâce à toi. Grâce à toi, mon paradis perdu.

